2018年2月9日

La jouissance féminine, la jouissance mystique et la sublimation en tant que jouissance au-delà de la jouissance




La jouissance féminine, la jouissance mystique et la sublimation en tant que jouissance au-delà de la jouissance

Luc S. Ogasawara


1. La jouissance féminine, la jouissance mystique et la jouissance au-delà

2. La sublimation dans l’enseignement de Lacan

3. L’escabeau : l’aspect matériel de la sublimation

4. Le saint

5. L’aspect formel de la sublimation

6. La structure apophatico-ontologique du parlêtre et sa topologie

7. L’aliénation et le discours de l’université

8. Le passage du discours de l’université dans le discours de l’analyste

9. Le S(Ⱥ) et la sublimation



1. La jouissance féminine, la jouissance mystique et la jouissance au-delà


Si Lacan s’interroge sur la jouissance féminine dans son Séminaire XX Encore (1972-1973) ce n’est pas pour faire une sexologie qui parlerait de toutes ces « conneries » de jouissances clitoridienne ou vaginale etc. (la séance du 20 février 1973).

Et s’il se demande là, en plus, de ce qu’il en serait de la jouissance mystique, ce n’est pas non plus pour faire une psychopathologie des saints.

Car ce qu’il nous suggère par la statue berninienne de l’Extase de sainte Thérèse, c’est « une jouissance qui serait au-delà » (ibid.) : au-delà de la jouissance phallique de L’Homme narcissique (due à la phase phallique infantile où se détermine la sexuation masculine), au-delà de la jouissance prégénitale et perverse du plus-de-jouir de l’objet a, et au-delà de la jouissance génitale impossible du rapport sexuel qu’il n’y a pas bref, une jouissance au-delà de la jouissance.

Lacan déclare qu’il y croit : « je crois à la jouissance de La Femme en tant qu’elle est en plus » (ibid.), même si les femmes et les mystiques n’en savent rien et qu’on ne puisse rien tirer d’eux.

Ce credo lacanien nous indique qu’il s’agirait là de quelque chose comme un postulat qui serait indépendant par rapport aux autres éléments de l’axiomatique de laquelle il fait partie.

Et si les femmes et les mystiques n’en savent rien, même s’ils l’éprouve, c’est parce que cette jouissance au-delà de la jouissance serait quelque chose de faktisch au sens heideggérien du terme mais qui reste impensé et qui n’est jamais mis en question comme tel.



2. La sublimation dans l’enseignement de Lacan


Que serait-ce ? Je pense que c’est la sublimation en tant que la fin de l’analyse consisterait en elle que Lacan essaie de remettre en question par cette notion de jouissance au-delà de la jouissance.

Alors, qu’en est-il de la sublimation dans l’enseignement de Lacan ?

Comme on le sait, c’est surtout dans les Séminaires VII (1959-1960) et VIII (1960-1961) que Lacan parle beaucoup de la sublimation dont il voit dans l’amour courtois un modèle exemplaire.

Tandis qu’il continue à faire état de l’amour courtois jusqu’aux années 70, par contre, après le Séminaire XVI (1968-1969), Lacan ne fait plus de référence explicite à la sublimation. Est-ce parce qu’en fin de compte, il n’aime pas ce terme vulgarisé avec une connotation moralisatrice ?

Mais, en tout cas, cela ne veut pas dire que Lacan ne pense plus à la sublimation comme la fin de l’analyse. Au contraire, c’est bien par les notions de suppléance et de sinthome (saint homme) que Lacan continue de la remettre en question.

Car d’abord, dans son Encore, il dit de l’amour courtois ceci :

« l’amour courtois, qu’est-ce que c’est ? C’était cette espèce, cette façon tout à fait raffinée de suppléer à l’absence de rapport sexuel, en feignant que c’est nous qui y mettions obstacle » (la séance du 20 février 1973).

Et puis, il est à remarquer que c’est dans le droit-fil de la thématique de jouissance mystique dans le même séminaire où il nomme ces trois saints : Hadewijch d’Anvers (même si Vatican ne la canonise pas), Thérèse de Jésus et Jean de la Croix, que Lacan parlera du saint dans sa Télévision (Autres écrits, pp.519-520) au dernier trimestre de l’an 1973 et dans Joyce le Symptôme (ibid., pp.565-570) écrit probablement en 1976.

Alors, qu’est-ce que la sublimation selon l’enseignement de Lacan ?

Il en distingue deux aspects pour ainsi dire, l’aspect formel et l’aspect matériel dont l’amour courtois représente le mieux la conjonction, c’est-à-dire, d’une part, l’amour pur qui consiste à « donner ce qu’on n’a pas » (Écrits, p.618) et d’autre part, la création d’oeuvre ou d’objet artistiques.

Il faudrait ajouter que le mot « pur » est à prendre au sens kantien de ce terme, non pas religieux ni moral, c’est-à-dire cet amour pur est une condition de possibilité de tout ce qui est empirique et de l’ordre de l’étant (Seiendes).



3. L’escabeau : l’aspect matériel de la sublimation


D’abord, l’aspect matériel de la sublimation, c’est-à-dire l’objet d’art qui ne cesse pas de s’écrire ou de se produire dans son Wiederholungszwang.

Dans Joyce le Symptôme (Autres écrits, pp.565-570), Lacan appelle la création artistique, en fin de compte, d’une façon un peu péjorative, « escabeau ». Dans ce mot, on peut remarquer le « beau », mais comme on le sait bien, la beauté comme telle ne fait plus l’idéal dans les arts contemporains, y compris l’oeuvre joycienne. Et cet escabeau est quelque chose qui permet à l’auteur de se rendre lui-même sublime orgueilleusement.

Dans cet écrit, essayons de lire cette phrase-ci (ibid., p.569) :

« Joyce est le premier à savoir bien escaboter [ sous-entendu : escamoter avec son escabeau ] pour avoir porté l’escabeau au degré de consistance logique où il le maintient art-gueilleusement [ sous-entendu : orgueilleusement avec sa création artistique ] ».

« Le premier » ne veut pas dire, bien sur, le premier dans l’ordre chronologique, mais le champion le plus éminent. Le verbe « escaboter / escamoter » suggère que la création artistique n’est qu’une fiction, mais si c’est une fiction, c’est dans la mesure où la vérité « s’avère dans une structure de fiction » (Écrits, p.742). L’expression : « porter l’escabeau au degré de consistance logique » nous rappelle cette formule célèbre du Séminaire VII : « la sublimation élève un objet à la dignité de la Chose ». Pourtant il ne s’agit plus maintenant de la dignité de la Chose impossible qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, mais du degré ou du grade de la consistance logique (« logique » au sens de ce qui se rapporte au λόγος héraclitien, c’est-à-dire la Lichtung heideggérienne) de la lettre qui ne cesse pas de s’écrire dans un Wiederholungszwang.

Ainsi, même si c’est pour le Séminaire sur Joyce que Lacan nous fait remarquer cette équivoque de « sinthome » et de « saint homme », son jugement final est ceci :

« Joyce n’est pas un Saint » (Autres écrits, p.566) ;

« il n’est pas un saint homme tout simple, mais le symptôme ptypé [ sous-entendu : sin-p-thome typé ] » (ibid., p.567).

Pourquoi ? Parce que :

« il joyce [ sous-entendu : rejoice, se réjouir ] trop de l’SKbeau [ es-ca-beau ] pour ça, il a de son art art-gueil jusqu’à plus soif » (ibid., p.566).

Qu’est-ce que cela veut dire ? Ceci :

« Que Joyce ait joui d’écrire Finnegans Wake, ça se sent » (ibid., p.570).



4. Le saint


Par contre, de ce qui caractériserait un psychanalyste tel qu’il aurait atteint la fin de sa propre expérience analytique, Lacan dit ceci :

« on ne saurait mieux le situer objectivement que de ce qui dans le passé s’est appelé : être un saint » (Autres écrits, p.519).

Et la définition lacanienne de la sainteté est ceci :

« le saint est le rebut de la jouissance » (ibid., p.520).

Bien qu’on aimât ce calembour d’ « a letter, a litter » [ une lettre, une ordure ] dans le cénacle de Joyce (cf. Écrits, p.25), le contraste entre le saint et l’artiste est évident : le rebut ou le déchet de la jouissance est le contraire du sublime glorieux de l’escabeau littéraire, tout comme l’humilité du saint est le contraire de l’orgueil de l’auteur qui veut qu’on s’affaire de son oeuvre durant 300 ans.

Si Joyce n’est pas un saint, c’est bien à cause de trop de jouissance que lui rend sa création artistique. Quoique Lacan dise que Joyce est allé « tout droit au mieux de ce qu’on peut attendre de la psychanalyse à sa fin » (Autres écrits, p.11), la fin de l’analyse ne peut pas être joycienne.

Au contraire de Joyce, le saint est le rebut de la jouissance.

Les mots « rebut » ou « déchet » désignent ce qui reste de méprisable à la suite d’un refus ou d’un rejet. Lacan dit aussi « caput mortuum » (Écrits, p.50), lequel est dans son sens propre un symbole de la mort.

Où ce rebut ou ce déchet restent-ils ? A la place du plus-de-jouir de l’objet a.



5. L’aspect formel de la sublimation


Alors il nous faut nous demander ce qu’il en est de cette place même du plus-de-jouir dans la structure topologique que Lacan nous enseigne comme le fondement pur de la psychanalyse.

Ici, nous arrivons à l’aspect formel de la sublimation, c’est-à-dire l’amour pur qui consiste à « donner ce qu’on n’a pas ».

Si nous pouvons et devons nous interroger sur le « formel » de la sublimation, c’est parce que dans la dernière séance du Séminaire VI (1er juillet 1959) Lacan dit ceci :

la sublimation est à « définir comme la forme même dans laquelle se coule le désir » ;

la sublimation « peut se vider de la pulsion sexuelle en tant que telle, ou plus exactement que la notion même de pulsion, loin de se confondre avec la substance de la relation sexuelle, c’est cette forme même qu’elle est : jeu du signifiant. Fondamentalement elle peut se réduire à ce pur jeu du signifiant. Et c’est bien aussi comme tel que nous pouvons définir la sublimation ».

Lisons encore un peu la suite :

la sublimation « est ce quelque chose par quoi peuvent s’équivaloir le désir et la lettre, si pour autant ici nous pouvons voir, en un point aussi paradoxal que la perversion c’est-à-dire, sous sa forme la plus générale, ce qui dans l’être humain résiste à toute normalisation ‒, se produire ce discours [ de la sublimation ], cette apparente élaboration à vide que nous appelons sublimation » ;

« La sublimation comme telle, c’est-à-dire au niveau du sujet logique, est-ce où se déroule, où s'instaure, où s’institue tout ce travail qui est à proprement parler le travail créateur dans l’ordre du λόγος [ héraclitien ] ».

Nous pouvons voir là que Lacan essaie à mettre en question la sublimation et aussi bien la pulsion puisque Freud compte la sublimation parmi les destins possibles de la pulsion à partir de ce qui serait la condition structurale de la possibilité du désir inconscient en tant que métonymie du manque-à-être du sujet de l’inconscient.

Et Lacan situe la sublimation exactement à la localité du plus-de-jouir prégénital et pervers, comme quelque chose à la fois d’au-delà et d’a priori de la jouissance perverse.

Cet a priori de la perversion qui consiste en « ce qui dans l’être humain résiste à toute normalisation » de sorte que toute jouissance possible serait vouée à être perverse, qu’est-ce-que c’est ? sinon ce trou central et fondamental qui est béant dans le lieu de l’Autre et qui est fait par le manque du « il n’y a pas de rapport sexuel » ce dont Lacan dira dans la séance du 11 avril 1978 de son séminaire XXV Le moment de conclure ceci :

« qu’il n’y ait pas de rapport sexuel, c’est le fondement de la psychanalyse ».

Ce que Lacan appelle lettre, cela fait le littoral (cf. Lituraterre), c’est-à-dire le bord de ce trou fondamental.

Et le mathème S(Ⱥ), le « signifiant du manque dans [ le lieu de ] l’Autre » (Écrits, p.818), désigne ce bord.

Le « pur jeu du signifiant » se déroule et se répète en Wiederholungszwang à la place de ce bord.



6. La structure apophatico-ontologique du parlêtre et sa topologie


L’ensemble de la topologie du cross cap, de la formalisation des quatre discours et de la topologie du noeud borroméen représente tous les efforts que Lacan fait pour que nous puissions toucher du doigt la structure topologique du parlêtre, lequel est structuré comme un langage par la coupure fondamentale qui sépare le lieu de l’Autre en tant que trésor des signifiants et la localité du $ [ le sujet barré ]. Il faut encore y ajouter le bord de la coupure et le trou fait dans le lieu de l’Autre par cette coupure.

Ainsi, la structure lacanienne du parlêtre est essentiellement tétradique : le bord de la coupure, le trou déterminé et supporté par ce bord, le lieu consistant de l’Autre qui porte ce trou, et la localité ex-sistente de l’être [ l’être barré ] du $ [ le sujet barré ].

La correspondance entre la triade du symbolique, de l’imaginaire et du réel et cette structure tétradique est selon l’indication que Lacan nous donne dans son Séminaire R.S.I. (1974-1975), ceci :

le trou : l’ordre du symbolique ;

le lieu de l’Autre en tant que trésor des signifiants, le lieu de consistance : l’ordre de l’imaginaire ;

la localité ex-sistente de l’être du sujet, la localité d’ex-sistence : l’ordre du réel (pour autant que « le réel, c’est l’impossible » et que « l’impossible, c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Par contre, quand Lacan dit dans la séance du 10 janvier 1978 que « le réel ne cesse pas de s’écrire », ce réel en tant que nécessaire est le réel du symptôme qui se répète en Wiederholungszwang à la place du bord du trou).

Ce qui fait le crucial de la structure, c’est le bord de la coupure qui à la fois sépare et lie le lieu de l’Autre et la localité du sujet, et qui soutient aussi le trou du symbolique. Cet élément de la structure, nous pourrions l’appeler nodalité borroméenne ou tout simplement nodalité selon la terminologie de Lacan dans ses Séminaires XXI (1973-1974) et XXII (1974-1975). Le bord du trou est donc le bord nodal pour que la structure tienne ensemble comme telle.

Voyons tout cela dans les figures du cross cap et dans la structure des quatre discours.




Le cross cap est une des manières possibles de l’immersion du plan projectif dans l’espace euclidien de dimension 3



On peut couper le cross cap en deux surfaces : la surface (bleu) qui est homéomorphe au disc et la surface (rouge) homéomorphe à la bande de Möbius



Le cross cap peut être formé par l’identification du bord de la sphère trouée (bleu) qui est homéomorphe au disc, et du bord (vert) de la bande de Möbius (rouge)







7. L’aliénation et le discours de l’université


Or, le principe est que le sujet est aliéné dans son identification à des signifiants autres que lui-même. C’est-à-dire, en principe, nous sommes dans la structure de l’aliénation. Cette structure apophatico-ontologique de base correspond au discours de l’université.

Car l’aliénation consiste dans la division entre le savoir S2 et la vérité (cf. le Séminaire XIII) le savoir S2 qui se situe dans le lieu de l’Autre en tant que trésor des signifiants, et la vérité de l’être du sujet $ qui se situe dans la localité séparée du lieu de l’Autre et ex-sistente à celui-ci.



Parmi les quatre discours, celui qui formalise cette division entre le savoir S2 et la vérité de l’être du sujet $, c’est le discours de l’université où le savoir S2 se situe à la place de l’agent et le sujet $ à la place de la production.




La place où se situent la jouissance en tant que plus-de-jouir en Wiederholungszwang et son reste, c’est la place de l’objet a dans le discours de l’université.

Ce que Lacan appelle « insistance de la chaîne signifiante » (Écrits, p.11) en tant que principe du Wiederholungszwang, se situe à ce bord nodal S(Ⱥ) qui est bien « corrélatif de l’ex-sistence où il nous faut situer le sujet de l’inconscient » (ibid.).

Cette chaîne signifiante insistante consiste dans l’objet a en tant que plus-de-jouir qui ne cesse pas de s’écrire en Wiederholungszwang comme signifiant ou signe du symptôme à la localité du bord.

Dans l’expression : « le réel du symptôme », ce réel est le nécessaire de ce qui ne cesse pas de s’écrire. Comme nous l’avons déjà noté plus haut, il ne faut pas le confondre avec le réel en tant que l’impossible qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.



8. Le passage du discours de l’université dans le discours de l’analyste


La psychanalyse comporte le passage du discours de l’université dans le discours de l’analyste ce passage que Lacan appelle « progrès » entre guillemets :






Qu’est-ce qui se passe dans ce passage du discours de l’université dans le discours de l’analyste au cours de l’expérience psychanalytique ? :

le petit a qu’incarne l’analyste dans le transfert où il assume d’être le signifiant du symptôme, passe dans la place de l’agent destituable, c’est-à-dire, le signifiant du symptôme répété indéfiniment et compulsivement peut maintenant cesser de s’écrire ;

le S2 qui prétend être le savoir absolu, passe dans le trou où il est maintenant nullifié ;

le $ qui se cache dans la localité d’ex-sistence apparaît maintenant dans la localité du bord nodal S(Ⱥ). C’est le moment phénoménologique décisif où l’être se manifeste dans la terminologie heideggérienne, l’être s’approprie, das Seyn ereignet sich comme le désir de l’analyste que va devenir l’analysant ;

le S1 passe dans la localité d’ex-sistence où il est Dieu le Père ex-sistent dans sa dignité de l’être et qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, tout comme le tétragrammaton ne cesse pas de ne pas se prononcer.

Il n’est plus le Dieu des philosophes et des savants, mais le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Lacan dit aussi qu’ « il ne peut y avoir de vraiment athées que les théologiens » (la séance du 16 janvier 1973).

Nous pouvons citer aussi un passage de Heidegger dans son onto-theo-logische Verfassung der Metaphysik (GA 11, p.77) :

« la causa sui, c’est le nom convenable de Dieu dans la philosophie. Ce Dieu, on ne peut pas le prier, ni lui offrir un sacrifice. Devant la causa sui, on ne peut pas s’agenouiller de crainte, ni faire de la musique ou danser pour ce Dieu-là.

« En conséquence, la pensée sans Dieu qui doit abandonner le Dieu des philosophes et le Dieu en tant que causa sui, est peut-être plus proche du Dieu divin. Ce qui veut dire ici seulement ceci : elle est plus libre pour Lui que l’onto-théo-logique voudrait se le croire. »

Si Lacan dit qu’il ne peut pas se passer de Son existence [ ex-sistence ] (cf. la séance du 20 février 1973), le Dieu auquel il pense, ne serait-il pas ce Dieu ex-sistent et impossible ?



9. Le S(Ⱥ) et la sublimation


Lacan nous explique par son graphe du désir que le processus dialectique de l’expérience psychanalytique consiste dans la désaliénation et la désidentification du manque-à-être du sujet $ par rapport à l’Autre, qui aboutissent à la chute ou l’usure, le rejet, le refus, etc. du plus-de-jouir de l’objet a pour que le sujet $ en tant que désir atteigne à la sublimation à la place du bord nodal formalisé par le S(Ⱥ) : ce « point où toute chaîne signifiante s’honore à boucler sa signification » (Écrits, p.818), et ce dont Lacan dit que « le terme de l’analyse est ce que j’ai inscrit dans le symbole S(Ⱥ) » (la séance du 16 juin 1965).

A ce moment-là, cette signification de l’être et du désir $ jusqu’ici forclose et cachée dans la localité ex-sistente apparaît dans le réel (en tant que ce qui ne cesse pas de s’écrire) au bord nodal S(Ⱥ).

C’est le moment de la sublimation du désir en tant que fin de l’analyse. Maintenant l’objet a est rejeté pour être remplacé par l’être même du sujet $ ce serait ce que voudrait dire la formule que par la sublimation l’objet a est élevé à la dignité de la Chose impossible. Le désir $ et la lettre en tant que littoral S(Ⱥ) s’équivalent. Et on ne cède plus sur son désir $ qui se maintient ouvert sans aucun plus-de-jour trompeur de l’objet a.




Et, en même temps, le S(Ⱥ) est « le signifiant pour quoi tous les autres signifiants représentent le sujet : c’est-à-dire que faute de ce signifiant, tous les autres ne représenteraient rien » (Écrits, p.819), c’est-à-dire le S(Ⱥ) est une condition de la possibilité du parlêtre, pour autant qu’il est le bord de la coupure apophatico-ontologique qui sépare l’ordre de l’imaginaire de celui du réel et qu’il est aussi le bord qui soutient le trou du symbolique.

Si Lacan voit dans la sublimation à la fois l’a priori de l’analyse et sa fin, c’est en tant que le mathème S(Ⱥ) peut la formaliser.

Enfin, la question se pose de savoir si on peut dire vraiment que la sublimation est une jouissance. La réponse semble être oui, pour autant que Lacan dit dans la séance du 13 mars 1963 du Séminaire L’angoisse que « l’amour est la sublimation du désir » et que « seul l’amour-sublimation permet à la jouissance de condescendre au désir ».

Donc nous pouvons dire que l’amour est la jouissance au-delà de toute jouissance et que l’amour est l’alpha et l’oméga de la psychanalyse, tout comme l’amour de Dieu est l’alpha et l’oméga de la Création.

Bien sur, il y a amour et amour. Dans la sublimation, il ne s’agit pas de l’amour en tant que Verliebtheit, ni de l’amour que Lacan met ensemble avec la haine et l’ignorance. Cette triade d’amour, de haine et d’ignorance est ce qu’on appelle « trois poisons » dans le bouddhisme, lesquels empêcheraient le réveil bouddhique (Bodhi). Cet amour-ci pourrait être appelé plus convenablement convoitise.
  

à Tokyo, le 4 février 2018