2017年9月10日

Deux concepts distincts du réel (le réel en tant que ce qui revient toujours à la même place et le réel en tant qu’impossible) et la structure tétradique essentielle dans l’enseignement de Lacan

Deux concepts distincts du réel (le réel en tant que ce qui revient toujours à la même place et le réel en tant qu’impossible) et la structure tétradique essentielle dans l’enseignement de Lacan


Luc S. Ogasawara


Dans la séance du 10 janvier 1978 du Séminaire XXV Le moment de conclure, Lacan dit ceci :

« Nous avons la suggéstion que le réel ne cesse pas de s’écrire. C’est bien par l’écriture que se produit le forçage [ entendons : Wiederholungszwang ]. Ça s’écrit, tout de même, le réel. Car il faut le dire : comment le réel apparaîtrait-il s’il ne s’écrivait pas ? ».

Cette proposition : « le réel ne cesse pas de s’écrire » est apparemment en contradiction avec la définition lacanienne du réel selon laquelle le réel est l’impossible (cf. Séminaire XVI), lequel impossible est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire (cf. Séminaire XX).

Faut-il conclure de là qu’il y a dans l’enseignement de Lacan deux concepts distincts du réel ? Je crois que oui :

1) le réel en tant que ce qui ne cesse pas de s’écrire ;

2) le réel en tant que ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Et ces deux concepts du réel, nous pouvons les retrouver, tous les deux, dans le premier paragraphe du premier écrit des Écrits de Lacan :

« Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répétition (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même, nous l’avons dégagée comme corrélative de l’ex-sistence (soit : de la place excentrique) où il nous faut situer le sujet de l’inconscient » (Écrits, p.11).


Le réel en tant que ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire


D’abord, l’ex-sistence dans son écrit Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la « Verneinung » de Freud, Lacan utilise le verbe « ek-sister » (Écrits, p.392) écrit de façon plus fidèle aux termes heideggériens d’« ek-sistieren » et d’« Ek-sistenz » est la localité (Ortschaft) topologique du Sein (être) que Heidegger barre avec une croix (cf. Zur Seinsfrage, Gesamtausgabe 9, p.411) :


Je crois que c’est à partir de ce Sein (Sein barré) que Lacan invente le mathème du sujet barré $ qui formalise le sujet en tant que son être est ontologiquement impossible puisque la localité de l’être et le lieu de l’étant sont séparés l’un de l’autre par la coupure ontologique que Heidegger appelle différence ontologique.

Ainsi, la localité ex-sistente de l’être (l’être barré) dans la terminologie lacanienne : le manque-à-être du sujet constitue le réel en tant qu’impossible, c’est-à-dire le réel en tant que ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Ce quelque chose cette lettre qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, qu’est-ce que c’est ? C’est le phallus du rapport sexuel qu’il n’y a pas.

Freud suppose qu’au bout du développement libidinal on devrait atteindre à la maturité du stade génital où se réaliserait la jouissance génitale sous le primat du phallus. La formule lacanienne du « il n’y a pas de rapport sexuel » veut dire qu’un tel phallus est impossible.

Quand Lacan écrit dans les formules de sexuation ($x) ØΦ(x[ il ex-siste x tel que non Φ(x) ] ou Ø($xØΦ(x[ il n’ex-siste pas x tel que non Φ(x) ], ce phallus ØΦ n’est pas une simple négation du Φ ‒ le phallus en tant qu’idéal du moi masculin ‒ de la formule ("x) Φ(x), mais le phallus ex-sistent et impossible du Père châtré et mort dès l’origine.

Je préfère formaliser ce phallus impossible par le mathème de φ barré : φ


Le réel en tant que ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est ce phallus impossible du rapport sexuel impossible.


Le réel en tant que ce qui ne cesse pas de s’écrire


Et puis, l’autre concept du réel, Lacan dit qu’il l’a trouvé dans les symptômes d’« automatisme de répétition » (Wiederholungszwang). C’est de ce réel qu’il s’agit quand Lacan formule que « ce qui n’est pas venu au jour du symbolique [ c’est-à-dire ce qui est forclos ] apparaît dans le réel » (Écrits, p.388) ou que « le réel est ce qui revient toujours à la même place » (cf. Séminaire III) ou, enfin, que « le réel ne cesse pas de s’écrire ». Ce réel qui relève non pas de l’impossible, mais du nécessaire, c’est le réel du symptôme de Wiederholungszwang.

Dans la psychanalyse, tout symptôme digne de ce nom est du réel ou « un bout de réel » comme Lacan le dit dans le Séminaire XXIII en tant que ce qui ne cesse pas de s’écrire dans son Wiederholungszwang.

C’est ainsi que Lacan dit par exemple :

« ce fait que quelque chose ne cesse pas de s’écrire entendez par là que ça se répète, que c’est toujours le même symptôme, que ça tombe toujours dans le même godant » (la séance du 19 février 1974, Séminaire XXI) ;

« De l’inconscient, tout Un en tant qu’il sustente le signifiant en quoi l’inconscient consiste , tout Un est susceptible de s’écrire d’une lettre. (...) c’est cela que le symptôme opère sauvagement. Ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de là. (...) L’important est la référence à l’écriture. La répétition du symptôme (...), c’est écriture » (la séance du 21 janvier 1975, Séminaire XXII) ;

« l’analysant ne connaît pas sa vérité, puisqu’il ne peut la dire. Ce que j’ai défini comme ne cessant pas de s’écrire , à savoir le sinthome, y est un obstacle » (la séance du 19 avril 1977, Séminaire XXIV).


Les deux réels et la structure tétradique du parlêtre


A partir de notre distinction explicite des deux concepts du réel, nous pouvons voir comment dans l’enseignement de Lacan la structure tétradique non pas la triadique du symbolique, de l’imaginaire et du réel est plus essentielle qu’en apparence, et comment surtout le quatrième terme S(Ⱥ) y est le plus fondamental et le plus crucial.

C’est dans le noeud borroméen à quatre que Lacan nous montre le plus clairement la distinction du réel en tant qu’ex-sistence et du réel en tant que symptôme :






Dans la topologie du cross-cap, le réel en tant qu’ex-sistence est représenté par la surface möbiusienne (rouge), tandis que le réel en tant que symptôme est représenté par le bord (vert) du trou du symbolique (jaune). La surface discoïde (bleu) représente l’ordre de l’imaginaire.


Dans le schéma R, ce que Lacan appelle « champ de la réalité » (Écrits, p.552) représente le réel en tant que symptôme, tandis que le réel en tant qu’ex-sistence se situe au point S qui est « le sujet dans sa réalité, comme telle forclose dans le système et n’entrant que sous le mode du mort dans le jeu des signifiants » (ibid., p.551). Ainsi, il s’agit là aussi de la structure tétradique du symbolique, de l’imaginaire, du réel et du symptôme.



Le schéma de l’aliénation représente la structure du discours de l’université. Le savoir S2 fait la surface discoïde (bleu), la vérité de l’être du sujet $ la surface möbiusienne (rouge), tandis que le Père S1 tué par ses fils S2 fait le trou (jaune) de la coupure et l’objet a le bord (vert) de la coupure.

C’est dans cette place du bord du trou que l’objet a est la « cause matérielle » (Écrits, p.875) du désir et qu’il est le « réel qui se présente en ceci qu’il revient toujours à la même place » (la séance du 1er juillet 1959, Séminaire VI).

Et ce que Lacan appelle « littoral » dans son écrit Lituraterre, c’est cette lettre qui ne cesse pas de s’écrire à la place du bord qui à la fois sépare l’un de l’autre et lie l’un à l’autre de façon borroméenne le lieu consistant de l’Autre et la localité ex-sistente de l’être du sujet.

Et enfin, quand Lacan dit dans la séance du 16 novembre 1976 du Séminaire XXIV qu’« un corps du symbolique, c’est lalangue », cette lalangue est ce qui fait le bord (vert) du trou du symbolique (jaune).


Qu’est-ce que le signifiant Un ?


Dans cette perspective, j’esseyerai de déchiffrer ce célèbre passage du Séminaire XX Encore où Lacan parle de l’« essaim de signifiants » (la séance du 26 juin 1973).

En écrivant ceci :

S1 (S1 (S1 (S1 ( S1 S2 ))))

Lacan dit que « vous pouvez en mettre ici autant que vous voudrez. C’est S1 [ essaim ] dont je parle. Le signifiant comme maître, à savoir en tant qu’il assure l’unité de cette copulation du sujet avec le savoir, c’est cela, le signifiant maître. (...) le signifiant Un n’est pas un signifiant quelconque. Il est l’ordre signifiant en tant qu’il s’instaure de l’enveloppement par où toute la chaîne subsiste ».

D’abord, il faut rejeter le préjugé selon lequel Lacan parlerait là du discours du maître :


Non, ce n’est pas du discours du maître, mais plutôt du discours de l’université en tant que structure de l’aliénation, qu’il s’agit là, comme le suggère cette expression : « l’unité de la copulation du sujet avec le savoir ». Cela désigne cette structure de « division entre le savoir et la vérité » (Écrits, p.856), laquelle vérité est la vérité de l’être du sujet $ :


Et cette division-là n’est pas une simple dissociation, mais le savoir S2 et le sujet $ sont aussi liés l’un à l’autre de façon borroméenne par l’intermédiaire du S1 et du petit a :


Ce qui permet le nouage borroméen entre le savoir S2 et le sujet $ est ce quatrième rond de ficelle quatrième après ceux du réel (rouge), du symbolique (jaune) et de l’imaginaire (bleu) qui correspond au bord de la coupure et qui est dans ce cas-là celui de l’objet a (vert).

L’expression : « l’enveloppement par où toute la chaîne subsiste » nous renvoie à ce passage de la Subversion du sujet où Lacan définit la fonction essentielle du S(Ⱥ) comme ceci :

« Pour nous, nous partirons de ce que le sigle S(Ⱥ) articule, d’être d’abord un signifiant. Notre définition du signifiant (il n’y en a pas d’autre) est : un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant. Ce signifiant S(Ⱥ) sera donc le signifiant pour quoi tous les autres signifiants représentent le sujet : c’est dire que faute de ce signifiant S(Ⱥ), tous les autres ne représenteraient rien. Puisque rien n’est représenté que pour. Or la batterie des signifiants, en tant qu’elle est, étant par là même complète, ce signifiant S(Ⱥ) ne peut être qu’un trait qui se trace de son cercle sans pouvoir y être compté. Symbolisable par l’inhérence d’un ( − 1 ) à l’ensemble des signifiants. » (Écrits, p.819).


                l’ensemble des signifiants                                 le cross-cap en tant qu’asphère


Ainsi, « l’enveloppement par où toute la chaîne subsiste » désigne cette place du S(Ⱥ) qui est aussi le bord (vert) de la coupure ontologique :


Si Lacan dit dans ce passage de l’Encore que « le signifiant Un n’est pas un signifiant quelconque », ce « signifiant Un » est le S(Ⱥ) : le signifiant exceptionnel et fondamental pour la structure apophatico-ontologique du parlêtre.

Mais quand Lacan écrit un nombre indéfini de S1 qui se répète comme ceci :

S1 (S1 (S1 (S1 ( S1 S2 ))))

cette notion d’« essaim » nous suggère le Wiederholongszwang. La place où a lieu cette « insistance de la chaîne signifiante » (Écrits, p.11), c’est la place du S(Ⱥ), c’est-à-dire le bord (vert) du trou du symbolique (jaune). Et dans notre structure de l’aliénation, ce qui se répète à la place du S(Ⱥ), est l’objet a qui est le signifiant du symptôme.


Savoir faire avec le symptôme


Lacan formule que « savoir faire avec son symptôme, c’est la fin de l’analyse » (la séance du 16 novembre 1976, Séminaire XXIV).

C’est peut-être pour expliquer ce « savoir faire avec », que Lacan dit dans la séance du 10 janvier 1978 ceci :

« la fin de l’analyse, c’est quand on a deux fois tourné en rond [ autour du trou, selon son bord ], c’est-à-dire retrouvé ce dont on est prisonnier. [ Ou ] recommencer deux fois le tournage en rond, c’est pas certain que ce soit nécessaire. Il suffit qu’on voie ce dont on est captif. Et l’inconscient est la face de réel de ce dont on est empêtré. (...) L’analyse ne consiste pas à ce qu’on soit libéré de ses sinthomes (...). L’analyse consiste à ce qu’on sache pourquoi on en est empêtré (...). L’analyse consiste à se rendre compte de pourquoi on a ces sinthomes ».

Donc le « savoir faire avec le symptôme » (ou les sinthomes) consiste à se rendre compte de la raison de l’automatisme de répétition (Wiederholungszwang) pour pouvoir se dépêtrer de la contrainte (Zwang) qu’impose l’objet a qui se répète et qui ne cesse pas de s’écrire à la place du S(Ⱥ).

Quand Lacan dit dans la séance du 3 juin 1964 du Séminaire XI que « ce dont le sujet a à se libérer, c’est cet effet aphanisique du signifiant binaire », cela veut dire aussi qu la fin de l’analyse devrait consister à se libérer quand même Lacan dit là « se libérer » du Zwang de l’objet a qui se répète à la place du « signifiant binaire » qui est en fait la place du S(Ⱥ).

Pourquoi ces répétition et multiplication compulsives du petit a à la place du S(Ⱥ) ? C’est pour donner de la consistance au bord du trou du désir de l’Ⱥutre et pour maintenir sa consistance qui permettrait que le trou reste ouvert. Sinon nous ne pourrions pas souffrir l’angoisse devant ce trou béant de la mort qui serait toujours prêt à se fermer sur nous-mêmes en nous engloutissant.

La libération de la contrainte symptomatique se fait bien sûr par le moyen du discours de l’analyste où le petit a à la place du semblant peut être débarrassé par l’interprétation analytique.


A la fin de l’analyse, ce sera le désir de l’analyste $ à la place du S(Ⱥ) qui sait supporter l’angoisse de la mort. C’est bien sûr par notre propre analyse que nous atteignons à ce désir sublimé que Lacan appelle désir de l’analyste. C’est un aspect essentiel du « savoir faire avec le symptôme ».


Le logique pur et le S(Ⱥ)


Nous sommes amenés à reconnaître de plus en plus la place fondamentale et cruciale de ce que Lacan a formalisé avec le mathème S(Ⱥ) dans la structure tétradique du parlêtre.

Je dirai que le S(Ⱥ) le bord de la coupure ontologique, la place de l’autre ou de la jouissance dans les quatre discours et le quatrième rond dans le noeud borroméen à quatre est l’alpha et l’oméga de tout l’enseignement de Lacan : l’alpha puisque la coupure du S(Ⱥ) est « la coupure inaugurale » (Autres écrits, p.404) qui conditionne la possibilité de la structure du langage c’est-à-dire la structure apophatico-ontologique du parlêtre , et l’oméga puisque Lacan inscrit dans le S(Ⱥ) « le terme de l’analyse » (la séance du 16 juin 1966, le Séminaire XII).

Quand Lacan dit dans la quatrième page de la couverture de ses Écrits que « l’inconscient relève du logique pur, autrement dit du signifiant », ce « logique pur » est le S(Ⱥ) tel que nous avons vu sa fonction fondamentale et essentielle dans la structure du parlêtre.

Il est très probable que par ce « logique pur », Lacan pense à l’article de Heidegger Logos (Heraklit, Fragment 50) qu’il a traduit en français par lui-même en 1955.

Heidegger dit là que « Das Wort ὁ Λόγος nennt Jenes, das alles Anwesende ins Anwesen versammelt und darin vorliegen läßt » [ Le mot ὁ Λόγος nomme ce qui rassemble toute étant-présent dans l’être-présent et qui l’y laisse être présent ].

C’est le verbe « versammeln » [ rassembler ] qui attire là notre attention, puisqu’il désigne exactement la fonction du S(Ⱥ) qui forme l’ensemble des signifiants.

Le mathème S(Ⱥ) formalise bien le Λόγος héraclitien qui, en tant que bord de la coupure ontologique entre l’être et l’étant, est la condition de la possibilité de la structure apophatico-ontologique du parlêtre.

Ce qui est remarquable dans l’enseignement de Lacan, c’est qu’il n’a pas cessé de s’interroger sur ce qui donne de la consistance au bord de la coupure ontologique. La lettre en tant que trait unaire entaillé sur quelque chose de solide, ou lalangue en tant que matérialité vocale ex-sistente au sens nous avons de telles réponses que Lacan donne à ses propres interrogation sur la coupure ontologique fondamentale.



A Tokyo, le 18 juillet 2017

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